Pour Montesquieu, ils étaient les garants de la liberté face à la monarchie. Pour Nicolas Sarkozy, ils font "écran entre le peuple et le gouvernement". Qui sont ces "corps intermédiaires" et pourquoi subissent-ils les attaques du président-candidat ? FTVi répond en quatre points.

• Qui vise Nicolas Sarkozy ?

Lors de son   premier discours de candidat, jeudi 16 février à Annecy (Haute-Savoie), Nicolas Sarkozy s'est lancé dans une énumération : "Les syndicats, les partis, les groupes de pression, les experts, les commentateurs, tout le monde veut parler à la place du peuple sans jamais se soucier de ce que le peuple veut, de ce qu’il pense et de ce qu'il décide. Comme si le peuple n’était pas assez intelligent, pas assez raisonnable."

On peut distinguer trois types de corps intermédiaires, détaille le professeur de science politique Yves Mény : les organisations politico-sociales (partis politiques, syndicats, patronat), les organisations professionnelles sectorielles (chambres de commerce, chambres d'agriculture, ordre des avocats, ordre des notaires...) et les associations. Une liste à laquelle on peut ajouter les journalistes, qui jouent un rôle de médiation entre la société civile et les dirigeants.

En cinq ans de pouvoir, Nicolas Sarkozy n'avait jamais à ce point montré son hostilité à leur encontre. Mais certains détails ne sont pas passés inaperçus. Symbole de la reconnaissance des corps intermédiaires, le Conseil économique, social et environnemental, troisième assemblée de France, est ainsi resté plusieurs semaines sans président à l'automne 2010. La faute à l'Elysée, qui a tardé à nommer plusieurs dizaines de personnes appelées à y siéger, empêchant de fait le fonctionnement de cette assemblée, dont l'existence est inscrite dans la Constitution. Un épisode illustrant "le peu de cas que M. Sarkozy fait des corps intermédiaires et des contre-pouvoirs", écrivait alors Le Monde.

• Empêchent-ils de réformer la France ?

En plus de "confisquer la parole aux Français", les corps intermédiaires sont accusés par Nicolas Sarkozy d'engendrer l'inaction : "Que ce soit pour l’autonomie des universités, le service minimum, la réforme des ports ou les retraites, j’ai pu mesurer bien souvent la difficulté de réformer quand les Français n’ont pas leur mot à dire. Ce ne sont pas les Français qui sont rétifs aux réformes, mais les corps intermédiaires qui n’aiment rien tant que l’immobilisme", a-t-il dit à Marseille dimanche soir pour justifier sa promesse de recourir au référendum en cas de "blocage".

A Annecy, trois jours plus tôt, le président sortant se félicitait pourtant d'avoir mené à bien toutes les réformes qu'il avait entreprises, sans que les corps intermédiaires ne parviennent à les mettre en échec : "L'une de mes grandes fiertés est, en cinq ans, de n’avoir reculé devant aucune réforme, de n’avoir jamais cédé à la pression de la rue et en même temps d’avoir conduit autant de réformes sans violence alors même que la crise avait accru les tensions et rendu la société française encore plus fragile."

"Il y a une part de vérité sur le conservatisme des corps intermédiaires, estime Yves Mény. Mais c'est avant tout parce qu'en France, on ne discute jamais." Et de citer l'exemple du sommet social qui s'est tenu en grande pompe le 18 janvier à l'Elysée : "Vous avez un président et cinquante autres personnes autour d'une table qui se réunissent pendant trois heures. Au mieux, chacun a pu parler trois minutes !" Face à ces réformes imposées d'en-haut, "il y a une sorte de réaction négative de la part des corps intermédiaires, qui vient justifier l'attitude autoritaire du gouvernement", décrypte le politologue.

• Peut-on gouverner sans eux ?

Un rapport direct entre le pouvoir et le peuple, c'est un peu l'idéal républicain poussé à l'extrême. Mais en pratique, gouverner sans les corps intermédiaires est impossible. "Car la société se venge contre les réformes adoptées en ne les mettant pas en œuvre. C'est la vieille histoire de la monarchie qui perdure : Louis XIV passait son temps à prendre des édits royaux très détaillés, mais ceux-ci n'étaient pas forcément appliqués par les intendants sur le terrain", affirme Yves Mény, rappelant la formule de Tocqueville pour résumer cette tradition française : "Une règle rigide, une pratique molle."

Les corps intermédiaires français restent toutefois singulièrement faibles. Les syndicats sont régulièrement pointés du doigt pour leur manque de représentativité. Les associations sont pléthore (plus d'un million), mais 88% d'entre elles disposent d'un budget de moins de 50 000 euros, selon un rapport de 2007 (voir fichier PDF). Des fonds le plus souvent obtenus grâce à des subventions publiques. Leur faiblesse les rend donc dépendantes de l'Etat.

"Un tel fonctionnement serait inconcevable dans les pays anglo-saxons, voire en Italie, où la société est forte, souligne Yves Mény. Ces pays sont marqués par une grande tradition de négociation, mais avec des partenaires puissants. En France, l'Etat cultive un paradoxe : il nie ses corps intermédiaires, mais leur accorde ses subsides."

• Court-circuiter les corps intermédiaires : une idée de droite ou de gauche ?

Les corps intermédiaires n'ont jamais vraiment fait bon ménage avec la République version hexagonale. La Révolution française s'est faite contre la monarchie, mais aussi contre ces corps (clergé, noblesse, corporations professionnelles). Résultat : en 1791 est votée la célèbre loi Le Chapelier, restée en vigueur près d'un siècle, qui interdisait les syndicats et les organisations professionnelles. Au départ, il s'agit donc plutôt d'une idée révolutionnaire, jacobine, de gauche.

"En France, la droite était traditionnellement pour les corps intermédiaires, contre les excès de la Révolution", rappelle Yves Mény. Jusqu'au régime de Vichy, qui instaure des "corporations" par branche d'activité. Mais tout change par la suite. La tradition gaullienne éprouve une forte aversion pour les corps intermédiaires. La gauche, elle, "semble avoir fait le chemin en sens inverse", observe le chercheur, à mesure de son intérêt grandissant pour la décentralisation.

Mais l'idée de Nicolas Sarkozy ne fait pas que des heureux dans son camp. Lundi, l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, connu pour son attachement aux territoires, a pris ses distances : "Ne désignons pas les corps intermédiaires comme des boucs émissaires. Une société a aussi besoin d'une charpente (...) et les corps intermédiaires y contribuent. Il ne faut pas accuser les collectivités territoriales pour la décentralisation, les syndicats pour le dialogue social, les associations pour la vie civile. (...) Je pense que les corps intermédiaires sont indispensables à la bonne santé de la République."

Ilan Caro