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Le blog du G. P. S.

Depuis décembre 2008 à Toulouse, le GPS(Groupement Pour la défense du travailSocial) se bat contre les atteintes portées aux usagers du secteur social. Pour ce faire de multiples actions ont été menées en faveur du droit des usagers.

Témoignage. Rue 89: 17 ans, ma première nuit dehors, gelée et complétement seule

Publié le 6 Mai 2013 par Le blog du G. P. S. in Documents

article paru sur Rue 89 (lien) tiré du blog de Salomée (lien)

 

 

Témoignage 05/05/2013 à 12h02

17 ans, ma première nuit dehors, gelée et complétement seule

Salomée | toxipute
 

Making of

Ce texte de Salomée a été initialement publié sur son blog. Il fait suite à un témoignage qu’elle avait publié sur Rue89 « Quand tu es toxico, les gens ont tous les droits sur toi », où elle racontait que ses parents, découvrant qu’elle se droguait, avaient pris la décision de la faire interner. Elle avait 17 ans, elle est partie de chez elle. Une fugue de dix mois. B.G.

 

Une rue de Paris la nuit (Zoenet/Flickr/CC)

C’était la première nuit où vraiment, je ne savais ni quoi faire, ni où aller.
Il y avait bien Laura, chez qui j’avais passé une grande partie de mes nuits depuis que j’étais à la rue, mais justement, ça commençait vraiment à me mettre mal à l’aise.

Elle était pas chiante Laura, ça non. Elle m’avait toujours dit que je pouvais compter sur elle, qu’elle ne pouvait de toute façon pas me laisser « comme ça », elle me demandait pas de me justifier, « est-ce que tu te drogues encore ? », « t’es sûre que ce serait si terrible que ça le sevrage en hôpital ? »... Elle faisait pas chier avec ces trucs-là.

Making of

Ce texte de Salomée a été initialement publié sur son blog. Il fait suite à un témoignage qu’elle avait publié sur Rue89 « Quand tu es toxico, les gens ont tous les droits sur toi », où elle racontait que ses parents, découvrant qu’elle se droguait, avaient pris la décision de la faire interner. Elle avait 17 ans, elle est partie de chez elle. Une fugue de dix mois. B.G.

 

Mais bon je voyais bien, je sentais, elle avait pas signé pour se retrouver avec une toxico mineure en fugue clouée chez elle jusqu’à cinq soirs par semaine, et la grandeur d’âme a ses limites.

Surtout que j’avais rien à lui donner en échange.

Depuis un moment, ses « Mais t’as une idée de comment tu vas te débrouiller pour la suite ? » m’apparaissaient de moins en moins bienveillants, et de plus en plus chargés de sous-entendus.

Non seulement je représentais une charge supplémentaire, mais en plus, je lui faisais prendre des risques.

Pas une thune, j’ai faim, j’ai froid, et j’ai plus de parents

Alors bon, je ne lui en voulais pas vraiment de perdre un peu de sa bienveillance à toute épreuve. Quoique peut-être un peu, par moments.

De toute façon, quand t’es là, enfermée dehors, à te sentir trop comme une pauvre conne, t’en veux un peu à tout le monde. Parfois, j’avais envie de bondir sur les gens de cet éternel centre-ville où j’étais la plupart du temps condamnée à me cacher pour attendre le rien, juste histoire de leur cracher toutes mes emmerdes à la gueule comme ça, une bonne fois.

Je suis malade, recherchée par la police, je n’ai nulle part où me poser, ni le jour, ni la nuit, j’ai pas une thune, j’ai faim, j’ai froid, et j’ai plus de parents.

Parfois j’étais tellement aigrie de voir ces gens entrer dans des boutiques et ressortir les bras chargés, aigrie de voir ces gens qui savaient où aller, quoi faire, où rentrer, qui étaient attendus, mais pour des trucs biens, pas pour être attrapés et enfermés de force.

Mais bien sûr cette colère n’était pas audible ou convenable. « Tu n’envieras point ton prochain », même si tu n’as rien, que tu as peur de la souffrance et de la mort en permanence à cause de ça, et que le spectacle de ton prochain qui a plus que toi se déroule juste là, à côté de toi.

Ne fais pas de bruit, pas d’esbroufe, si t’en es là en plus, c’est sûrement pas pour rien.

Quand tu te retrouves à la rue, les premiers jours, tout le monde te tend la main. Une nuit par-ci, une nuit par-là, t’es comme un pote qu’on invite pour la soirée, finalement ça ne change pas grand chose pour ton hôte. Tout le monde te demande : « Comment tu vas faire pour la suite ? », et tu sens bien que « je ne sais pas » n’est pas une réponse acceptable.

Quand tu prononces ces mots, c’est gros malaise, ha tu veux dire, c’est vraiment la merde là, c’est pas du tout bonne ambiance ton histoire ?

Ma mère : « J’vous préviens, j’ai prévenu la police maintenant »

Et puis ensuite les ennuis commencent à s’accumuler. Pour moi y a eu le problème des flics. Au bout d’une semaine ma mère était allée choper des copines à la sortie du lycée, « J’vous préviens, j’ai prévenu la police maintenant, vous avez intérêt à prévenir Salomée qu’elle doit rentrer, et tout de suite ! Je sais que vous savez où elle est ! »

Bien sûr, elle avait aussi téléphoné à plein de parents, qui bien sûr, s’étaient tout de suite sentis très investis par la mission de me balancer si jamais je devais apparaître chez eux un de ces soirs.

Finalement, j’avais plutôt eu du bol que ce process ne s’enclenche pas plus vite.

Par la suite ma mère m’expliquera qu’elle et mon père avaient sincèrement cru que j’allais revenir quelques jours après mon départ, genre grosse prise de conscience, air penaud et bras grands ouverts vers la servitude volontaire, et que c’était pour cette raison qu’ils n’avaient pas lancé le branle-bas de combat tout de suite.

Envahie d’une peur terrible

Alors forcément, dans ces conditions-là, les possibilités de potes chez qui squatter de temps en temps se sont radicalement réduites. J’avais mes copines les plus proches qui pensaient à moi dès que leurs parents étaient absents pour une nuit, mais c’était pas souvent. J’avais Laura, qui avait un studio et que mes parents ne connaissaient pas, et puis, je l’apprendrai par la suite, j’avais les rencontres du hasard.

En tout cas ce jour-là, le temps était passé comme un éclair, et aucune perspective ne s’était dessinée pour moi. Arrivée à la fin de la journée, j’avais été envahie d’une peur terrible.

Qu’est ce que j’allais faire ? Fallait que je trouve un truc, je ne pouvais pas rester dehors toute une nuit comme ça, j’allais pas y survivre, j’allais forcément me faire agresser, ou me faire arrêter par les flics, et puis il faisait juste beaucoup trop froid.

Et si je demandais de l’aide à un(e) inconnu(e) ? Mais comment être sûre de ne pas tomber sur un fou(lle) furieux(se) ? Ou bien de ne pas tomber sur quelqu’un de tellement trop bienveillant qu’il allait finir par appeler les flics ?

La panique, soit ça écrase les pensées dans un immense chaos, soit ça donne au contraire un miraculeux coup de clairvoyance. Ben pour ce soir-là, c’était la carte chaos absolu, y avait pas à dire.

Une fois le gros du coup de pression descendu, j’avais pas eu les idées plus claires, mais tout de même comme un élan de pragmatisme. Acheter à boire avant que ça ferme, au moins pour tenir, et aussi pour soulager.

Il n’y avait que des mecs dans le groupe

Devant le magasin dans lequel j’avais prévu de dépenser une partie de mes quatre euros et quelque dans une bouteille de blanc dévissable et une bière forte, j’avais croisé une bande de punks que je commençais à bien connaître à force de zoner.

J’aimais pas trop traîner dehors avec eux, parce qu’ils étaient de vrais aimants à condés. Parfois j’avais été conviée à me poser un peu dans leur squat, mais il n’y avait que des mecs dans le groupe, alors je repartais toujours dormir ailleurs.

On avait alors échangé quelques mots, surtout rapport à la défonce, l’un d’eux avait du speed, un autre de l’héro et des cachetons, et ils devaient voir un type pour de la coke dès qu’ils auraient récupéré assez de thunes à la manche.

J’avais décidé de rester avec eux, bien que très nerveuse à l’idée d’être reconnue ou contrôlée, et puis au bout d’une heure, miracle, on était partis au squat, enfin un endroit où se poser un peu, quelques heures, c’était déjà ça.

La squat était un vieil et immense immeuble, les types qui y vivaient n’avaient pas encore réussi à mettre l’électricité, du coup ils restaient tous dans une seule pièce pour essayer de profiter de la chaleur des uns et des autres.

Des matelas par terre, des couvertures, des bougies, une petite table « rouleau de fils de chantier » avec des cendriers et du matos à défonce, quelques paquets de gâteaux. Ambiance à la fois glauque et réconfortante, juste le soulagement d’être à l’abri des regards, d’être un peu tranquille, d’être juste... posée.

On avait passé la soirée à se défoncer et à parler de choses et d’autres. J’avais essayé d’en profiter autant que possible, mais mon angoisse et ma gorge serrée ne m’avaient pas quittée.

Aussi puissantes que peuvent être les montées et les mélanges came-alcool-cachetons, y’a des trucs qui restent, tu peux rien y faire, c’est là et ça te colle aux tripes. En l’occurrence ne pas savoir où aller dormir, c’était de ce genre.

La peur. Rester avec eux, c’était s’engager

Et puis les mots s’étaient fait de plus en plus hasardeux, les mecs s’étaient montrés de plus en plus lourds, ho c’était pas insupportable non plus, juste quelques rappels bien sentis que j’étais une meuf défoncée au milieu d’une bande de mecs défoncés, hahaha mais dis donc, c’est qu’il pourrait s’en passer des choses et que j’avais vraiment pas froid aux yeux !

L’inquiétude, et la peur. Rester, c’était s’engager. Une femme ne se fait pas inviter à dormir par une bande de mecs impunément, n’est ce pas ? Une femme ne se met pas d’équerre avec une bande de mecs sans savoir que « ça envoie des signaux » non plus. Et d’ailleurs... Allaient-ils me laisser partir ? Et si j’avais déjà trop abusé ? Fallait que je me lance.

« Hum... Bon, c’est pas que je m’ennuie, mais je vais y aller...
– Ha, tu rentres quelque part ? Tu sais où aller, au moins, gamine ?
– Ouais ouais ouais, j’ai les clés de chez une pote, faut qu’j’y aille parce que si je rentre pas elle s’inquiète après...
– Ben ok... Tu sais tu peux rester, on va pas te violer ! [rires communs]
– Haha nan, mais attendez, je sais hein ! Haha ! Nan nan, mais sérieux aucun rapport, c’est juste par respect pour ma pote voyez...
– Nan mais d’façon t’as raison, si tu peux aller ailleurs, fais-le, tu vois pas comme on s’les gèle ici !
– Ouais je sais... Hum. Bon bah... Allez hein ! »

Une fois dehors, mon énorme sac me sciant l’épaule, épuisée et arrachée, j’avais été électrisée par le froid qui m’était tombée dessus d’un coup. Y avait pas de chauffage dans le squat, mais on était à l’abri du vent, y avait des couvertures, des bougies et notre chaleur à tous.

La gare quand tu zones, c’est un réflexe

C’était 2 degrés. 2 degrés, c’est pas encore négatif, alors ça ne sonne pas impressionnant, mais c’est complètement glacial, surtout avec du vent.
L’hésitation, quelques secondes. Et si j’y retournais en disant que je ne retrouve plus les clés de chez ma copine ?

Il était 2 heures et quelques du matin, je pouvais dire que je ne voulais pas la réveiller.

Et puis finalement, la peur l’a emporté.

Flipper des flics en patrouille. Se tenir malgré la « foncedé ». Marcher vers la gare. Vers où d’autre de toute façon ? La gare, quand tu zones, c’est comme un réflexe. Ça reste ouvert tard, il y a des toilettes, des gens, des cabines téléphoniques.

Finalement arrivée, je m’étais arrêtée dans un petit recoin abrité du vent qui avait l’avantage d’être facile à fuir si un quelconque danger devait se profiler. Posée sur mon sac, crispée par le froid, il y avait encore trois heures à attendre avant l’ouverture de la gare. Trois heures, ça sonnait juste comme l’éternité.

Se défoncer. Pour supporter un truc pareil

Depuis toute petite, un truc m’avait toujours foutu une trouille terrible : le fait de me retrouver coincée avec rien à faire pour passer le temps. C’était une question qui me taraudait, je demandais régulièrement à ma mère, « ils font quoi les gens en prison du coup ? », « à quoi ils pensent pendant toute la nuit les SDF ? », et ses réponses ne me satisfaisaient jamais.

Parce qu’il n’y avait pas d’autres réponses que celle que j’avais déjà très bien devinée toute seule : rien. Ils ne font rien, les gens. Ils attendent et ils sentent le temps les oppresser comme tout le reste.

J’ai longtemps gardé cette propension à imaginer que les réponses trop dures à certaines de mes questions ne devaient pas être les bonnes, longtemps cultivé l’idée qu’il y avait un genre de « truc », des astuces pour contourner ci ou ça.

Et puis au fur et à mesure des évènements et du temps j’ai bien été obligée d’admettre que ce n’était pas le cas. Y avait pas de truc, y avait juste la vie, brute et sans échappatoire, dans ses bons comme dans ses mauvais instants.

J’avais gardé ma bière forte pour moi, prévoyant que j’allais me retrouver dans cette situation miteuse. Ces gens qui revendiquent de ne pas donner de monnaie aux clodos « pour ne pas qu’ils achètent de l’alcool », j’aimerais bien voir comment ils se dépatouilleraient s’ils se retrouvaient enfermés toute une nuit dehors à 2 degrés.

Se défoncer, c’est une des seules alternatives pour supporter un truc pareil.

En tout cas, c’est ce qui m’a permis de réussir à comater un peu. Ce n’était pas reposant, pas agréable non plus, mais ça avait un énorme avantage, celui de donner le sentiment que le temps passait vite.

Et puis soudain, je m’étais souvenue qu’il me restait quelques centimes dans ma poche. Quatre-vingt-dix centimes exactement. A trente centimes le quart d’heure dans les toilettes publiques, ça me faisait trois passages, soit trois quarts d’heure à l’abri.

Pas la moindre idée de « la suite », cette foutue putain de suite dont tout le monde me parle

Sur le moment, cette perspective m’avait presque réchauffé le cœur. Et sans plus attendre, je m’étais dirigée vers les toilettes, qui se trouvaient à quelques dizaines de mètres.

Lumière blafarde, miroir rayé et odeur d’égouts, même pas un mètre carré de surface et presque aussi froid que dehors, mais pourtant un vrai soulagement, petit instant de répit où je ne me sentais plus totalement vulnérable et à la merci de n’importe quel évènement.

Soulagement aussi, de trouver un abri pour me faire une trace d’héro.

Soulagement de courte durée face au constat que j’avais un peu trop forcé sur le dose dans la soirée. Demain, j’allais absolument devoir trouver un moyen de pécho, ce qui laissait présager des heures de manche dans un état pas très engageant.

Mais de toute façon demain c’était une perspective lointaine, à ce moment-là.

Et puis, après le soulagement, c’est finalement une immense tristesse qui m’avait gagnée.

Me voir là, en train de guetter les minutes de répit que me laissaient de dégueulasses chiottes publiques comme si c’était un trésor, complètement gelée, et surtout complètement seule...

Fallait que je l’admette : j’étais carrément à la rue, et ça commençait d’ailleurs à se voir de plus en plus. Je n’avais pas la moindre idée de « la suite », cette foutue putain de suite que tout le monde me renvoyait à la gueule sans arrêt, j’avais la trouille, et je me sentais juste totalement abandonnée.

Cet enfer pavé de bonnes intentions qu’était la bienveillance des gens

C’était comme si personne ne savait que j’existais. Personne ne savait ce que je vivais. Je voulais éviter que mon désespoir se sache trop, complètement flippée par cet enfer pavé de bonnes intentions qu’était la bienveillance des gens.

Ne pouvoir faire confiance à personne de mon ancienne vie. Devoir me cacher sans arrêt. Etre comme une fugitive alors que je n’avais rien fait. Dire que tout va bien pour ne jamais montrer sa vulnérabilité. Raconter des histoires de carte de bus oubliée pour faire la manche, comme pour ne pas m’avouer à moi même que j’étais une clocharde, pour de vrai.

Le silence assourdissant de la ville qui dort au chaud dans un lit. L’idée que personne au monde ne puisse imaginer une situation tellement absurde, compter son temps pour profiter d’un chiotte public pour pas rester comme une crevarde dehors.

La honte, et la tristesse.

J’allais devoir agir, trouver des solutions. Ça demanderait surement de se mouiller plus, beaucoup plus. Mais fallait bien que je finisse par l’intégrer : j’étais vraiment seule, vraiment à la rue, et je n’avais que moi même sur qui vraiment compter.

Le ballet entre toilettes « timées » et impasse cradingue a continué le reste de la nuit, enfin jusqu’ à l’ouverture de la gare plutôt. Un long moment à comater sur un banc, inquiétude au ventre d’être contrôlée – comme d’habitude –, et puis peu à peu, la ville qui s’était mise à se réveiller.

Et bien voila. La nuit était passée.

Et maintenant, l’heure était venue d’attaquer la manche pour la journée.

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